18-09-2014
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Le singulier parcours des enfants multiples ( Libération 08.09.2007) Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Le singulier parcours des enfants multiples Famille.
Devenus adultes, des triplés et des quadruplés témoignent du lien qui les unit.
 
Vous pouvez retrouver cet article sur Libération.fr : http://www.liberation.fr/vous/277019.FR.php 

 

 

Elizabeth, 32 ans, a une façon particulière de parler d’elle, au pluriel : «Notre anniversaire», «notre mère». Dès les premiers mots échangés, elle l’annonce: «Je suis un quart.» Ne pas naître seul, dit-elle, «est une force. Et une faiblesse». Car pour se sentir vraiment bien, Elizabeth a besoin de ses trois «autres quarts» : Maud, Alexandre et François-Xavier, sa sœur et ses frères quadruplés. Elle pose deux photos sur la table. En noir et blanc, quatre bébés alignés. En couleur, deux femmes et deux hommes qui se ressemblent et sourient. La première évoque la fierté et l’angoisse parentale, les curieux qui défilent, les biberons à la chaîne. Mais que dit la seconde ? Que deviennent les triplés et quadruplés adultes ? Quelle relation gardent-ils une fois qu’ils ne sont plus obligés de tout partager ? Des «multiples» de 20, 30, 50 et 60 ans témoignent

Jamais seul

Bien qu’il vive loin de son frère et de sa sœur triplés, Loïc, 20 ans, ne se sent jamais seul. «On est très différents, pas du tout fusionnels, pourtant j’ai toujours l’impression d’avoir deux personnes à mes côtés.» Même sentiment chez Florent, Armelle et Josselin, 32 ans. «Ça se voit particulièrement dans les moments diffi­ciles. Quand notre père a eu une grave maladie, on était trois avec le même lien, la même maturité, à affronter la situation.»Tous les triplés interrogés haïssent la solitude. «Ça a posé problème, ma compagne me ­reprochait la présence permanente d’amis à la maison», raconte Josselin. «J’ai moins peur de la mort que d’être ­seule», affirme Elizabeth la quadruplée. Sa sœur Maud opine, et regrette que la sé­paration physique avec ses «quarts» soit «indispensable» pour construire sa propre identité. «Avant de quitter la maison, je n’existais qu’à travers eux.» Maud, qui vient de se marier, travaille dans l’immobilier, à Bordeaux. Sa sœur est commerciale dans le luxe, à Paris. Leurs frères ont repris l’exploitation fami­liale dans l’Est. «On est tous restés célibataires très tard, commente Elizabeth. On ne ressentait pas le besoin de quelqu’un, on avait déjà nos doubles.»


Un tiers de vie ?


«Avoir son bac, passer son ­permis, sortir pour la première fois en boîte : toutes ces choses qui sont d’habitude des rites de passage, chez nous, passent complètement inaperçues. On est trois à le faire ensemble, c’est dans le lot.» Marie, 22 ans, étudiante à Sciences-Po, revendique pourtant une forte indépendance par rapport à ses deux sœurs, également étudiantes brillantes. Pas question de vivre «un tiers de vie.» Même aspiration à la «défusion» chez Armelle : «J’essaie qu’on ne fête plus nos anniversaires ensemble, j’ai envie d’avoir un jour pour moi.» Ce qui ne l’empêche pas d’appeler ses frères plusieurs fois par semaine, ni d’espérer qu’elle aura trois enfants : «Trois, c’est le chiffre magique, la stabilité, le triangle, les deux côtés qui soutiennent l’autre.» Mais des enfants «espacés en âge, précise-t-elle, pour qu’ils aient une enfance à eux. Pas comme nous qui avons dû partager l’attention et les câlins par trois.» «Etre triplé c’est loin d’être toujours la joie, renchérit Sandrine, 33 ans, un frère et une sœur triplés. Il suffit que l’un des trois soit un peu moins bon à l’école et il se sent largué, car on le compare sans arrêt. Ou si l’un est plus grand: Tu grandis moins vite que ton ­frère ! T’es plus petit ! T’es moins doué pour ci, pour ça! »


«3 c’est souvent 2 + 1»


Solange, Marie-Claude et Daniel sont nés à Laventie, un village du Pas-de-Calais, quelques jours après le début de la Seconde Guerre mondiale, en septembre 1939. «On avait dit à notre mère qu’elle attendait un gros bébé. Mes sœurs sont sorties, le docteur a voulu repartir. Notre mère l’a retenu: Attendez, il y a encore quelqu’un ! » raconte Daniel. Prématurés de deux mois, les nourrissons pèsent à peine 1,5 kilo. On les place dans un panier à linge «rempli de coton - les couveuses n’existaient pas, explique Solange. Notre mère n’a pas trouvé de nourrice. Elle a passé les ­premiers mois à nous donner le sein en permanence.» Marie-Claude est la plus chétive, et la plus solitaire aussi: «Je promenais mes poupées dans mon coin tandis que mon frère et ma sœur faisaient les casse-cou, se souvient-elle. Les triplés, c’est souvent 2 + 1.» L’équation revient dans la bouche d’Agnès, 49 ans, et de ses sœurs Dominique et Pascale. Elles, sont de «vraies jumelles», issues du même œuf et donc de la même poche, tandis qu’Agnès était dans une poche à part. «Elles ont toujours été plus proches, ça joue un rôle, dit Agnès. Moi, je suis celle qui vient semer la discorde dans leur duo.»


Une maison pour trois


Depuis tout petits, William, Rémy et Vincent, «vrais» triplés (issus de la scission en trois du même œuf, cas rare) partagent le même rêve : «Vivre tous dans une grande maison avec nos compagnes et nos enfants.» Aujourd’hui, à 28 ans, ils ont le même bouc, la même moustache, le même crâne rasé… Mais admettent que le rêve est irréalisable: «Cette utopie consistant à toujours faire la même chose ensemble, ça nous a fait souffrir, car on en oublie que l’autre reste une personnalité différente», analyse Rémy. Elevés par une mère seule qui leur a fait promettre de «rester toujours unis», les trois frères ont revu leur idéal à la baisse : «On voudrait monter notre entreprise ensemble. Et pourquoi pas trois maisons côte à côte.»

 

ONDINE MILLOT

 
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