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Le singulier parcours des enfants multiples
Famille.
Devenus adultes, des triplés et des quadruplés témoignent du lien qui les unit.
Elizabeth, 32 ans, a une façon particulière de parler
d’elle, au pluriel : «Notre anniversaire», «notre mère». Dès les
premiers mots échangés, elle l’annonce: «Je suis un quart.» Ne pas
naître seul, dit-elle, «est une force. Et une faiblesse». Car pour se
sentir vraiment bien, Elizabeth a besoin de ses trois «autres quarts» :
Maud, Alexandre et François-Xavier, sa sœur et ses frères quadruplés.
Elle pose deux photos sur la table. En noir et blanc, quatre bébés
alignés. En couleur, deux femmes et deux hommes qui se ressemblent et
sourient. La première évoque la fierté et l’angoisse parentale, les
curieux qui défilent, les biberons à la chaîne. Mais que dit la seconde
? Que deviennent les triplés et quadruplés adultes ? Quelle relation
gardent-ils une fois qu’ils ne sont plus obligés de tout partager ? Des
«multiples» de 20, 30, 50 et 60 ans témoignent
Jamais seul
Bien
qu’il vive loin de son frère et de sa sœur triplés, Loïc, 20 ans, ne se
sent jamais seul. «On est très différents, pas du tout fusionnels,
pourtant j’ai toujours l’impression d’avoir deux personnes à mes
côtés.» Même sentiment chez Florent, Armelle et Josselin, 32 ans. «Ça
se voit particulièrement dans les moments difficiles. Quand notre père
a eu une grave maladie, on était trois avec le même lien, la même
maturité, à affronter la situation.»Tous les triplés interrogés
haïssent la solitude. «Ça a posé problème, ma compagne me reprochait
la présence permanente d’amis à la maison», raconte Josselin. «J’ai
moins peur de la mort que d’être seule», affirme Elizabeth la
quadruplée. Sa sœur Maud opine, et regrette que la séparation physique
avec ses «quarts» soit «indispensable» pour construire sa propre
identité. «Avant de quitter la maison, je n’existais qu’à travers eux.»
Maud, qui vient de se marier, travaille dans l’immobilier, à Bordeaux.
Sa sœur est commerciale dans le luxe, à Paris. Leurs frères ont repris
l’exploitation familiale dans l’Est. «On est tous restés célibataires
très tard, commente Elizabeth. On ne ressentait pas le besoin de
quelqu’un, on avait déjà nos doubles.»
Un tiers de vie ?
«Avoir
son bac, passer son permis, sortir pour la première fois en boîte :
toutes ces choses qui sont d’habitude des rites de passage, chez nous,
passent complètement inaperçues. On est trois à le faire ensemble,
c’est dans le lot.» Marie, 22 ans, étudiante à Sciences-Po, revendique
pourtant une forte indépendance par rapport à ses deux sœurs, également
étudiantes brillantes. Pas question de vivre «un tiers de vie.» Même
aspiration à la «défusion» chez Armelle : «J’essaie qu’on ne fête plus
nos anniversaires ensemble, j’ai envie d’avoir un jour pour moi.» Ce
qui ne l’empêche pas d’appeler ses frères plusieurs fois par semaine,
ni d’espérer qu’elle aura trois enfants : «Trois, c’est le chiffre
magique, la stabilité, le triangle, les deux côtés qui soutiennent
l’autre.» Mais des enfants «espacés en âge, précise-t-elle, pour qu’ils
aient une enfance à eux. Pas comme nous qui avons dû partager
l’attention et les câlins par trois.» «Etre triplé c’est loin d’être
toujours la joie, renchérit Sandrine, 33 ans, un frère et une sœur
triplés. Il suffit que l’un des trois soit un peu moins bon à l’école
et il se sent largué, car on le compare sans arrêt. Ou si l’un est plus
grand: Tu grandis moins vite que ton frère ! T’es plus petit ! T’es
moins doué pour ci, pour ça! »
«3 c’est souvent 2 + 1»
Solange,
Marie-Claude et Daniel sont nés à Laventie, un village du
Pas-de-Calais, quelques jours après le début de la Seconde Guerre
mondiale, en septembre 1939. «On avait dit à notre mère qu’elle
attendait un gros bébé. Mes sœurs sont sorties, le docteur a voulu
repartir. Notre mère l’a retenu: Attendez, il y a encore quelqu’un ! »
raconte Daniel. Prématurés de deux mois, les nourrissons pèsent à peine
1,5 kilo. On les place dans un panier à linge «rempli de coton - les
couveuses n’existaient pas, explique Solange. Notre mère n’a pas trouvé
de nourrice. Elle a passé les premiers mois à nous donner le sein en
permanence.» Marie-Claude est la plus chétive, et la plus solitaire
aussi: «Je promenais mes poupées dans mon coin tandis que mon frère et
ma sœur faisaient les casse-cou, se souvient-elle. Les triplés, c’est
souvent 2 + 1.» L’équation revient dans la bouche d’Agnès, 49 ans, et
de ses sœurs Dominique et Pascale. Elles, sont de «vraies jumelles»,
issues du même œuf et donc de la même poche, tandis qu’Agnès était dans
une poche à part. «Elles ont toujours été plus proches, ça joue un
rôle, dit Agnès. Moi, je suis celle qui vient semer la discorde dans
leur duo.»
Une maison pour trois
Depuis
tout petits, William, Rémy et Vincent, «vrais» triplés (issus de la
scission en trois du même œuf, cas rare) partagent le même rêve :
«Vivre tous dans une grande maison avec nos compagnes et nos enfants.»
Aujourd’hui, à 28 ans, ils ont le même bouc, la même moustache, le même
crâne rasé… Mais admettent que le rêve est irréalisable: «Cette utopie
consistant à toujours faire la même chose ensemble, ça nous a fait
souffrir, car on en oublie que l’autre reste une personnalité
différente», analyse Rémy. Elevés par une mère seule qui leur a fait
promettre de «rester toujours unis», les trois frères ont revu leur
idéal à la baisse : «On voudrait monter notre entreprise ensemble. Et
pourquoi pas trois maisons côte à côte.»
ONDINE MILLOT
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